Galerie La Petite Renarde Rusée

lundi 19 mars 2012

Guy Ferdinande, Le Karma du Manicrac (texte et lecture)



Népomucène Tosca du Psautier lisant lui aussi
Le Karma du Manicrac
(dessin de Guy ferdinande)

 

Garage Poetry : Lecture de Guy Ferdinande donnée le 5 novembre 2011 à l'occasion du vernissage de « Midi à s'uche » de Rumour en la galerie MDV, 46 rue Baudimont, 62000 Arras, alors que se déroulait dans la ville le festival du cinéma.




Le Karma du Manicrac
— art cinétique —
                  « Le cinéma se rapprochera de plus en plus du fantastique, ce fantastique dont on s’aperçoit toujours plus qu’il est en réalité tout le réel, ou alors il ne vivra pas ».
Antonin Artaud, Sorcellerie et cinéma

 


Sniffe-moi ça, mon poteau, c’est du cinoche, et du bon : de l’afghan ! Dis-moi : tu sais pourquoi la poussière soulevée par Les Cavaliers lors du bozkachi ne te fait pas éternuer ? C’est parce que l’Afghanistan c’est Omar Sharif, parce que l’Afghanistan c’est du cinéma ! Un cinéma qui est en train de se taper un tour de piste comme Phileas Fogg, et même jusqu’en la pauvre Belgique comme disait le grand Charles, le vrai, l’auteur des Amœnitates belgicæ ! Allons, ne me dis pas que ce n’est pas du cinéma tout ce cinéma ! « C’est nous les gars de la narine… ». Sniffe ça, nom de Dieu ! et dis-moi si cet afghan c’est pas du belge !
 
On se souvient que la vraie vie fut ailleurs, normalement elle y est encore, mais le cinéma c’est pas ça. C’est autre chose. Le cinéma est d’ici : hic et nunc, comme dit celui qui, à Varennes lors de la nuit du 21 juin 1791, n’y a pas perdu son lapin : Ettore Scola, bien sûr. Ça c’est du cinéma ! L’assourdissant silence et la nuit éblouissante, la boucherie homéopathique et la désolation subliminale : c’est pas notre Khorassan à nous ça ?
 
Du cinéma au cinéma il n’y a qu’un pas, je veux dire que quand j’affirme « c’est du cinéma », ça signifie peut-être « c’est au cinéma » mais maintenant que le cinéma est partout chez lui comme les puces, comme le flouze, comme le zim la boum et le tagada tsoin tsoin, ça dit bien ce que ça veut dire. Et ce que ça veut dire c’est qu’elles sont bien pratiques ces lunettes qui donnent l’impression d’avoir les mirettes en face des trous. L’affaire Clearstream, tiens, c’est pas du cinéma ? Avec Imad Lahoud, le professeur Moriarty, Sherlock Holmes, Alexandre Litvinenko, l’homme au polonium 21 in the baba : ça c’est du cinéma ! Et Fu Manchu et Yves Bertrand ! Ces binocles-là ont un je-ne-sais-quoi de sécurisant. Aussi rendons au cinéma ce qui lui revient : le passage de la réalité de l’état solide à l’état gazeux.

 
La Vérité, c’est du cinéma, et le cinéma c’est champion pour filer la vérité, surtout quand elle est toute nue. La vérité du cinéma, la vérité au cinéma, le cinéma-vérité, tout ça c’est d’un seul et même tenant, c’est le pack compact et inné du cinéma. Oui, bien sûr, Mensonges, Les Menteurs ou Le Mensonge d’une mère c’est aussi du cinéma. Et alors ? Qu’est-ce qu’il y a en deçà du mensonge et de la vérité ? Du bien et du mal ? Du sublime et de l’ignoble ? On se met d’accord, hein ! dès que le film devient chiant, on arrête de dire : «ça c’est du cinéma !».

 
Par contre, permets-moi de te rappeler la parabole qui dit : « Quand on aime la vie, on va au cinéma ». Il est incontestable que tout le monde l’aime, le cinéma. C’est comme pour le bistrot, pas besoin d’ajouter : « Si tu n’y vas pas, le cinéma ira à toi », puisque le trip fait partie des meubles. Mortifère cette vie assignée à résidence ? « Mortifère, mortifère, est-ce que j’ai la fête mortifère ? ». Ceux qui disent que c’est un foutu pastis auront garde d’oublier que ce pastis fait un sacré toubaque ! Prends La mort aux trousses — c’est presque un parangon cinématographique, et même un pléonasme, si l’on réfléchit bien, parce que la mort on l’a plutôt dans le dos —, que nous dit-elle la mort aux trousses ? Elle nous dit que la mort c’est la vie !
 
 
J’ai vu beaucoup de morts faire la vie : les Apaches dans le génocide des Apaches, Les Cheyennes avec Richard Widmark, le meurtre de Pasolini sur la plage d’Ostie, Le Jour le plus long, le meurtre de Sharon Tate à Bel-Air, le meurtre de JFK, etc. Tout ça, là encore t’as raison, c’est du cinéma, et du bon ! C’est pour ça que la vie et la mort ne sont pas là d’arrêter leurs manigances. Maintenant, si on n’aime pas la vie, on n’a qu’à pas y aller, au cinéma. Parce que l’Hollywood, lui, il te colle à la vie comme le Lutti au papier. Lutti lutte avec Maciste contre Zorro, Lutti lutine Claudine Beccarie dans Les Fraises sauvages, Lutti fait Les Quatre cents coups avec Gabin dans Les Vieux de la vieille… Avec Lutti, c’est à la vie à la mort ! Et moi qui aime la vie j’y vais illico presto, la fleur au Lutti même : « Couchez-vous, les mecs, ça va péter ! ». Que le pétard soit mouillé n’infirme aucunement la prééminence (existentielle ?) du cinéma, n’est-ce pas !
 
 
Considérons « Ma guitare (qui) s’enflamme de joie quand tu es là… » : Johnny guitare ?
D’où viens-tu Johnny...
Attends, tu me poses la question ou tu me donnes la réponse ? Parce que, là, sans l’intonation, je ne vois pas. Si tu me poses la question, il faut mettre un point d’interrogation après D’où viens-tu Johnny ? Auquel cas je te réponds que tout comme l’afghan, lui aussi vient de Belgique. Mais si tu me donnes la réponse, c’est un point d’interrogation suivi d’un point d’exclamation qu’il faut mettre, et là je te confirme que c’est bien la guitare de Johnny qui s’enflamme de joie dans D’où viens-tu Johnny ? C’est d’ailleurs très impressionnant ! Imagine : « Ma guitare s’enflamme de joie / Quand tu es là… », et patatras ! à cet endroit très précis la guitare qui n’est pas un moindre symbole phallique s’embrase littéralement. Sûr que le show-biz, c’est du cinéma... Et la luxuriante nature : cinéma au même titre que le linceul que lui fait la chouette déchetterie industrielle. Entends le répons des « Oh ! » et des « Ah ! » où l’agora enfin se rejoint. La télévision itou : du cinéma, et du particulièrement bon. Le théâtre c’est du théâtre, mais le théâtre comme tout ce cirque c’est encore du cinéma. Le pont de la rivière Kwaï c’est du cinéma, le soldat Ryan, Michel Simon, Henry King, King Kong, Hong-Kong, Congo, Go Johnny go, Macao, Shangai Express et vous aussi mon père — père Magloire dans La Gloire de mon père —, tous te relookent l’idéal à l’image du cinéma.

 
Les politiciens s’envoient pareillement notre idéal. Du bon cinéma, surtout l’autre là-bas ! J’en veux pour preuve que tout le monde ne jure plus que par lui, que ce soit pour dire qu’il est bon dans le rôle du bon (version bling) ou, mieux encore, qu’il excelle dans le rôle du mauvais (version bling). Mauvais dans le rôle du mauvais ce ne serait plus du cinéma, un peu comme le gars qui dit la vérité en disant qu’il ment. On avait le choix entre Poelvoorde et lui, ce fut lui. Bling bling ou la fin du big bang ! L’idéal… le monde des Lettres n’est pas le dernier à se le farcir, et ça ce n’est pas peu du cinéma ! On pourrait ajouter le 11 septembre, le 11 novembre, le 25 décembre, tout tient la route : du cinéma, rien que du cinéma, et du bon ! À quoi j’ajoute la scène primaire qu’est pas peu du cinéma, l’école primaire, l’égalité des chances, les grimaces chez le dentiste, le monde phénoménal de la philosophie, les messes basses de l’église catholique, apostolique et romaine avec Paul Préboist dans le rôle du saint père, la durabilité, la solidarité, la responsabilité, la citoyenneté. Eh oui ! c’est tout ça et ce n’est que ça, le cinéma.

 
Et c’est ainsi que ça perdure. Ciao Goebbels qui fut du cinéma, et Jdanov qui fut du cinéma, et Bonjour sourire, et Good bye Lénine, et Bonjour tristesse, et Au revoir les enfants : que du cinéma, et du bon ! L’Afghanistan c’est comme l’Amérique, au far west près. Demande au Robert des noms propres. Le dictionnaire du cinéma, tiens, ça c’est du cinéma ! Et Le Tombeau hindou : ça c’est du cinéma ! Et le kama sutra, la Cicciolina en sandwich entre deux bérets verts, ça c’est du sandwich, et du bon, du qui ne mange pas de pain ! Et le krash boursier, c’est pas du nanan, ça ? « La the nanan, quand t'as la jupe à ras l'bonbon, la the nanan, c'est pas compliqué mais c'est bon... ». Pipeau, foutaise, toc, vent font au cinéma ce que Johnny fais-moi mal fait à Magali Noël : du cinéma. Et le cinéma c’est ce qu’on aime, non ? Surtout, les enfants, quand Johnny s’en va-t-en guerre. Allons enfants de la tripaille, encore un effort pour être citoyens !… Toute cette souffrance, cette Vengeance aux deux visages, cette Soif du mal, c’est pas du cinéma ? Sniffe un peu, c’est du luxe.

Une dernière pensée pour Le petit monde de Don Camillo qu’est forcément du cinéma ! Et pour l’amour, l’amour aussi, l’amour surtout, qu’est au cinéma ce que le cinéma est depuis toujours à l’amour. Dans ces conditions il n’importe plus de savoir si Ingrid Bergman, Gary Cooper, Lauren Bacall, Humphrey Bogart, Gene Tierney, Dana Andrews, Elisabeth Taylor ou Richard Burton ont réellement existé (les négationnistes disent que non — le négationnisme, ça aussi c’est du cinéma !), car enfin, le petit monde du réel, n’est-ce pas notre Eldorado ? Personne ne se souvient plus de ce qui se trouvait dehors quand, une fois le film terminé, on franchissait la sortie, du temps du noir et blanc — chers, très chers aïeux ! — ; nous, avec notre stock de chips on est parés : on a franchi Les Portes de la nuit. Bonne nuit Les petits matins !


 

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